Hommage à Michel Siffre, parrain de l’expédition
29 août 2008Aux limites du corps
Michel Siffre et son horloge de chair – extraits de l’article du jeudi 22 juillet 2004 – Le Monde – Charlie Buffet
Sujets : Expérience hors du temps
En 1962, un spéléologue, Michel Siffre, découvre, au terme d’un terrifiant séjour sous terre, qu’une pendule interne très précise règle la durée du cycle veille-sommeil à 24 h 30 min.
Michel Siffre a changé de millénaire le 4 janvier 2000. Seul, à 60 ans, dans le silence d’une grotte de l’Hérault. Depuis le 30 novembre 1999, privé de montre, en isolement temporel, il évaluait lui-même la durée de ses « jours » et de ses « nuits ». Quatre jours d’erreur en un mois : il s’est finalement peu trompé. Il connaît son horloge interne. Il en a découvert l’existence le 14 septembre 1962, dans les ténèbres absolues du gouffre du Scarasson, au terme d’une expérience cauchemardesque qui a bouleversé les connaissances sur les rythmes de l’homme.
Hors du temps, le récit qu’il écrivit alors mérite de rester comme un des classiques de l’aventure. C’est un livre oppressant, qui vous enferme dans un univers de claustration, un cercle de ténèbres au fond d’un gouffre glacé, qui se referme sur l’abri fragile d’une tente de soie rouge éclairée du dedans, sur le corps du cobaye tremblant, puis à l’intérieur même de son esprit déphasé. Michel Siffre l’a écrit en grande partie au fond, « avec une loupiote de 4,5 volts », un bras vite ankylosé sorti du duvet humide. Des observations lucides, d’une précision diabolique. Il avait 23 ans et lisait le Lagarde et Michard pour découvrir la littérature de son temps.
Ce gouffre, il devait l’explorer en géologue - sa passion depuis l’âge de 10 ans, avec la spéléo. Objet d’étude : le petit glacier souterrain que son équipe avait découvert l’année précédente, à 130 mètres sous les crêtes pelées du Marguareis, dans les Alpes-Maritimes. Il y faisait si froid, - 0,5° avec une humidité de 98 %, que les explorateurs n’y ont passé qu’une heure. Mais qu’importe : Siffre a décidé d’y séjourner quinze jours, assez longtemps pour étudier le mouvement de la glace. Ensuite, le projet s’est étoffé. Ce petit glacier est déjà trop maigre pour ses ambitions scientifiques. Précoce, il “pond” des communications de géologie pour l’Académie des sciences depuis qu’il a 17 ans, et son maître, Jacques Bourcart, lui trouve des airs de « jeune Darwin, celui du temps du Beagle ». L’élève boulimique a potassé des traités de biologie et découvert une science balbutiante, la chronobiologie, en plein essor à l’heure ou les premiers cosmonautes tournent autour de la Terre.
L’idée lui est venue à la Cité U, au milieu d’une nuit de discussion avec son coturne : il profitera de l’isolement pour étudier son rythme veille/sommeil (nycthéméral) en l’absence de tout repère temporel. Le protocole sera très simple. Une ligne téléphonique le reliera à une équipe de veille, en surface. Il appellera à chaque coucher, à chaque réveil, à chaque repas. Aucune indication ne lui sera donnée sur le temps réel, le temps des horloges. L’expédition doit finalement durer deux mois. Il ne sera prévenu que lorsque cette durée sera écoulée.
Il a embarqué dans l’aventure son club de spéléo, mais, à Paris, on lui a ri au nez. Il a beau s’être endetté jusqu’au cou, à l’heure de descendre dans le gouffre de Scarasson, il est équipé comme un chiffonnier. Mais il est convaincu que la piste mène tout droit à la conquête spatiale, et cette intuition lui donne une motivation en titane.
Le 16 juillet 1962, lorsqu’il remet sa montre au CRS Canova, qui le veillera depuis une petite tente plantée en surface, à 2 000 mètres d’altitude, il ne mesure pas combien la double logique dans laquelle il s’est enfermée risque de lui être fatale.
L’absolu inconfort de sa situation l’écrase dès l’instant où ses compagnons retirent l’échelle qui le reliait à la surface (c’est lui qui a voulu s’épargner la tentation de sortir sur un coup de tête de son piège volontaire). Par ce froid glacial, l’humidité se condense dans la tente et imprègne tout : tapis de sol, lit de camp, sac de couchage. Il n’a qu’un petit réchaud qu’il n’ose pas allumer la nuit de peur de s’intoxiquer à l’oxyde de carbone, ses chaussons en duvet se transforment en éponges dans la tente et en sabots de boue au dehors. Une dysenterie amibienne rapportée d’un voyage d’exploration au Sri Lanka le terrasse par crises, lui faisant craindre de rester paralysé…
Mais ce désastre matériel n’est rien face au vertige dans lequel il s’enfonce, plongé dans une obscurité totale : « J’avais l’impression d’être immobile, et pourtant je me savais entraîné par le flux ininterrompu du temps, écrit-il. Le temps était la seule chose mouvante dans laquelle je me déplaçais, j’essayais de le cerner, et, chaque soir, je savais que j’avais échoué. »
S’endormir devient son seul plaisir, ses réveils des moments déprimants : « J’hésitais longtemps, les yeux grands ouverts dans une obscurité totale, me demandant si je dormais ou non ; j’espérais toujours que je dormais encore, mais, au bout de quelques instants, je me rendais compte que j’étais bien réveillé. Alors, résigné, je pressais le bouton qui rompait l’unité de la nuit. Ma lampe s’éclairait. Je sortais aussitôt mon buste du duvet, me penchais hors du lit et tournais la manivelle du téléphone. »
Sa mémoire le trahit. Il est incapable de se souvenir de ce qu’il faisait l’instant d’avant. Les CRS, qui l’écoutent parfois à son insu, lui diront qu’il a remis jusqu’à dix fois de suite le même disque de Luis Mariano. Il pensait, chaque fois, qu’il venait de le poser sur le pick-up…
Comment évaluer le temps écoulé ? Comment savoir s’il a veillé deux minutes ou trois heures ? Comment estimer son heure de réveil ? Michel Siffre tente d’écouter ses sensations : s’il se sent reposé au réveil, il estimera avoir dormi dix heures plutôt que deux. S’il a faim, il jugera la matinée écoulée. Mais, toujours, ces sensations entrent en conflit avec l’évaluation de l’heure qu’il doit consigner dans son journal. Entre le temps subjectif et le temps physiologique, l’explorateur flotte dans un espace inconnu. Vertigineux.
« La nuit souterraine n’est pas la nuit cosmique, l’opacité est absolue. Dans ce monde où tout est néant, une seule chose subsiste, ma pensée : va-t-elle sombrer aussi dans ce néant sans fin ? »
Jusqu’en 1972, Michel Siffre se passionne pour cette science découverte au fond du gouffre. Il organise d’autres campagnes dont il n’est plus le cobaye, étudiant le sommeil paradoxal et la durée des rêves, toujours soutenu par l’armée, première « cliente » de ses résultats. Toujours courant après la reconnaissance d’un milieu scientifique un peu soupçonneux devant cet ovni pluridisciplinaire. « Ce qui m’intéresse, dit-il aujourd’hui, c’est d’être pionnier. L’analyse mathématique m’ennuie. »
Aujourd’hui, il lui reste un émerveillement intact : « J’ai eu la chance, dit-il, de vivre dans la décennie la plus fabuleuse de la course aux étoiles. C’était fascinant de participer à l’aventure spatiale. » De retrouver, dans une bibliothèque de la NASA, la traduction d’un ouvrage soviétique décryptant ses expériences et de tomber sur cette citation de Gagarine : « Je lis Siffre très attentivement. Ce qu’il dit sur la perte de mémoire, je l’ai ressenti exactement. » Il attend « Mars » avec impatience : « Je ne serai plus là, mais mes expériences seront reprises. »









